Souveraineté alimentaire d’un côté, souveraineté énergétique de l’autre : les deux objectifs se disputent la même ressource, le foncier. Dans les territoires ruraux, chaque hectare fléché vers une centrale solaire est un hectare que la profession agricole considère comme perdu et les tensions autour de ces projets sont devenues courantes pour les élus locaux.
L’agrivoltaïsme propose une sortie par le haut : produire sur la même parcelle une production agricole significative et de l’électricité solaire, sans que la seconde ne se fasse au détriment de la première. La promesse est séduisante. Elle est aussi exigeante, car elle suppose que l’installation rende un service réel à l’activité agricole. Depuis 2023, ce n’est plus une question de bonne volonté : c’est une obligation légale.
Une définition juridique, et quatre services obligatoires
La loi relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables du 10 mars 2023 a inscrit l’agrivoltaïsme à l’article L. 314-36 du code de l’énergie. Une installation agrivoltaïque y est définie comme une installation de production d’électricité solaire dont les modules sont situés sur une parcelle agricole où ils contribuent durablement à l’installation, au maintien ou au développement d’une production agricole.
Le texte va plus loin en imposant l’apport d’au moins un des quatre services suivants :
- l’amélioration du potentiel et de l’impact agronomiques ;
- l’adaptation au changement climatique ;
- la protection contre les aléas climatiques ;
- l’amélioration du bien-être animal.
Le décret n° 2024-318 du 8 avril 2024 a ensuite fixé les conditions concrètes : taux de couverture des sols, maintien du rendement agricole par comparaison avec une parcelle témoin, modalités de suivi, de contrôle et de sanction. Les chambres départementales d’agriculture ont par ailleurs été chargées de proposer aux préfets des documents-cadres définissant les surfaces admissibles.
Pour les collectivités, ce cadre est un outil de tri : il permet de distinguer un projet agrivoltaïque d’une centrale au sol qui aurait emprunté le vocabulaire agricole. L’étude de l’ADEME consacrée à la caractérisation de ces projets complète utilement la lecture réglementaire en proposant une classification par niveau de synergie.
Ce que l’installation change, techniquement
Réduire l’agrivoltaïsme à « des panneaux au-dessus d’un champ » fait manquer l’essentiel. Les structures agissent comme des équipements agro-climatiques, et chaque famille technique répond à un besoin distinct :
- Les ombrières intelligentes et trackers modulent l’ombrage par pilotage dynamique. Les zones d’ombre se déplacent au fil de la journée, ce qui permet de protéger les cultures ou les animaux aux heures critiques sans pénaliser durablement la photosynthèse.
- Les centrales solaires verticales, constituées de panneaux fixes bifaciaux implantés comme des haies, créent un effet brise-vent qui limite la déshydratation des cultures et libère le passage des engins.
- Les ombrières fixes surélevées améliorent les conditions d’humidité et de température au sol sous les modules, ce qui favorise une croissance plus homogène des cultures et une meilleure ressource fourragère pour les troupeaux.
Ces effets ne relèvent pas de l’argumentaire commercial : ils sont mesurables, et ils commencent à l’être. Des dispositifs expérimentaux suivis par des instituts techniques, dont l’Institut de l’Élevage (IDELE) sur les volets prairie et bien-être animal, documentent progressivement les résultats obtenus sur les rendements, la ressource en eau et le comportement des animaux.
Élevage : le cas le plus démonstratif
C’est en élevage bovin et ovin que le bénéfice est le plus immédiatement visible. L’ombrage réduit le stress thermique et devient un abri activement recherché par les troupeaux aux heures les plus chaudes. Les animaux à l’ombre pâturent davantage, ce qui se répercute sur leur santé et sur les performances de l’exploitation. Sous les modules, la limitation de l’évapotranspiration permet de maintenir une ressource fourragère y compris en période estivale, sur des prairies de plus en plus exposées au stress hydrique. Les clôtures, fixes ou mobiles, permettent d’organiser un pâturage tournant et de limiter le risque de prédation.
À l’échelle d’une exploitation, l’effet cumulé est un meilleur bilan fourrager, une stabilisation du cheptel et une diversification du revenu. À l’échelle d’un territoire, c’est un outil de maintien de l’activité d’élevage là où elle recule.
Un enjeu de compétences, pas seulement d’ingénierie
C’est le point qui devrait retenir l’attention des élus instruisant ces dossiers : la qualité d’un projet agrivoltaïque dépend d’abord de la compétence agronomique de son porteur. Un développeur qui conçoit son installation puis cherche un usage agricole compatible ne produira pas le même résultat qu’une équipe qui part des besoins des plantes et des animaux pour dimensionner la structure.
C’est la logique portée par Ombrea, centre d’expertise en agri-énergies installé à Aix-en-Provence. Créée en 2016 par une entrepreneuse et un agriculteur, la structure a inauguré son premier site agrivoltaïque dès fin 2017 et réunit aujourd’hui une cinquantaine d’experts en agronomie, climat, biologie et sciences du sol. Son réseau d’une quinzaine de sites pilotes répartis sur le territoire, dont les résultats sont suivis par des instituts scientifiques, a permis d’étudier plus de cinquante variétés culturales. La chaîne d’intervention revendiquée va de l’étude des besoins des cultures et des animaux à la conception et au dimensionnement, puis à la modélisation numérique et au suivi des installations dans la durée.
Cette approche s’inscrit dans un périmètre plus large, désigné sous le terme d’agri-énergies : l’agrivoltaïsme, mais aussi le photovoltaïque en toiture de bâtiments agricoles, les centrales au sol sur parcelles non cultivables. Pour une collectivité, ce panel est intéressant : il permet d’orienter un projet vers la solution la moins consommatrice de foncier cultivable.
Ce que les territoires ont à y gagner
- De l’électricité décarbonée produite localement, sur des parcelles qui conservent leur vocation agricole.
- Une artificialisation limitée, les structures étant conçues pour être démontables et les matériaux réutilisables ou recyclables.
- Un maintien du couvert enherbé, favorable au stockage de carbone dans les sols.
- Une résilience agricole renforcée, donc un tissu d’exploitations qui se maintient.
- Une acceptabilité locale améliorée, à condition que le bénéfice agricole soit démontré et documenté. C’est là que les projets se gagnent ou se perdent en réunion publique.
Conclusion
L’agrivoltaïsme n’est une révolution qu’à une condition : que l’agriculture reste la finalité et l’énergie la conséquence. Le cadre réglementaire français, l’un des plus précis d’Europe sur ce sujet, donne désormais aux territoires les moyens de faire ce tri. Reste à l’appliquer avec exigence, en s’appuyant sur des porteurs de projet capables de documenter leurs résultats agronomiques plutôt que de les promettre.

